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Monologues En Français

Translation by Amis du Théâtre de la Liberté de Jénine, France (Friends of The Freedom Theatre, France)

Ali Abu Yaseen

UN INSTANT ET NEUF MISSILES

CENTRE CULTUREL AL-MISHAL

GAZA

ALI ABU YASEEN >>

ACTEUR, ÉCRIVAIN, METTEUR EN SCÈNE

COFONDATEUR DU CENTRE CULTUREL AL-MISHAL

 

Ce jour-là nous devions jouer une pièce au Centre culturel Al-Mishal, à Gaza.

14 jeunes filles participaient à ce spectacle ; il s’agissait de leurs droits.

Soudain, le programme de développement de l’ONU nous a appelés et nous a ordonné d’annuler sans donner aucune raison.

Nous avons cessé les répétitions et avons renvoyé tout le monde à la maison. Jamais je n’avais repoussé un spectacle à plus tard.

Je suis rentré chez moi, et les Israéliens ont commencé à bombarder Gaza, et les roquettes ont ébranlé la ville.

Les bombes atterrissaient près du théâtre. Je craignais que le centre culturel soit endommagé, que les vitres soient brisées, que le décor de la pièce s’effondre.

Je me suis habillé et je suis sorti.

J’ai longé une rue sur 200 mètres ; la fumée et la poussière obscurcissaient l’air comme s’il avait fait nuit, on ne distinguait même pas ses doigts.

En avançant, j’ai commencé à y voir plus clair.

Le théâtre était détruit… destruction intégrale. Plus rien. Les signes distinctifs de ce lieu avaient disparu… le centre culturel n’existait plus, c’était maintenant un trou… un bâtiment de six étages transformé en cratère profond de deux étages.

Comment était-ce possible ? 

Les décors des pièces, les costumes que j’avais dessinés, mes espoirs et mes rêves, l’effort et la fatigue, tout s’écroulait en une seconde.  

Je suis là, debout, des pensées déferlent dans ma tête comme des vagues, la tristesse me dévore le cœur, comme si la disparition du décor entraînait celle de la joie.

Les visages des jeunes que je formais défilaient devant moi, les rires des enfants, qui s’étaient maintenant éteints.

Aujourd’hui encore, je n’arrive pas à croire que le théâtre a disparu, emportant quatorze ans de notre travail en un instant et neuf missiles.

Notre théâtre était devenu une flamme théâtrale, et ils l’ont étouffée.

Depuis le bombardement, nous avons fait plusieurs représentations sur les décombres.

Le théâtre fait partie de nous et nous, les artistes, nous continuons, que ce soit dans un bâtiment, ou pas…Nous ferons du théâtre sur les arbres, en mer, sous l’eau.

Nous avons créé des artistes, et nous resterons et serons des artistes.

Dareen Tatour

RÉSISTE, MON PEUPLE, RÉSISTE-LEUR

REINEH, PRÈS DE NAZARETH

 

DAREEN TATOUR >>

POÈTE, ÉCRIVAINE ET PHOTOGRAPHE

 

J’ai toujours su ce que je voulais faire : écrire.

Je me rappelle mon obsession extrême de connaître le sens des mots, jusqu’au jour où une enseignante excédée m’a dit : « Va t’acheter un dictionnaire ». J’ai demandé à ma grand-mère de m’acheter un dictionnaire et je l’ai montré à l’enseignante comme si ce livre avait été un roman.

En grandissant, je me suis mise à transformer en poésie politique tout ce que ma grand-mère m’apprenait sur notre histoire.

En 2015, j’ai assisté au meurtre de dizaines de jeunes Palestiniens, tués de sang-froid.

Je les ai regardés tuer une femme à un checkpoint parce qu’elle refusait d’enlever son hijab.

L’enlèvement et le meurtre d’un garçon de 16 ans par des colons israéliens.

Une maison embrasée par une bombe incendiaire qui brûle grièvement un bébé et tue ses parents.

Je suffoquais, je ne pouvais exprimer la hideur de ces crimes. Je me sentais coupable en tant qu’être humain et cela me brisait l’âme.

Comment des enfants peuvent-ils être tués sous nos yeux pendant que nous regardons ?

C’est une tache sur notre front.

J’ai alors écrit un poème appelant mon peuple à résister  à cette violence démente. C’était le cri de la douleur que j’éprouvais.

J’ai posté le poème sur Facebook.

Il était trois heures du matin, je dormais. Subitement, j’entends des hurlements – les gens de ma famille m’appelaient : « Dareen, les Israéliens viennent t’arrêter ».

Il y avait chez moi plus de 40 soldats, et 5 véhicules blindés bloquaient les accès.

Ils m’ont transférée d’une prison à une autre pour interrogatoire. Ma famille ne savait pas où j’étais. Je lavais les vêtements que j’avais sur moi lors de mon arrestation et je les portais mouillés.

Puis ils ont fouillé mon compte Facebook.

Au bout d’une vingtaine de jours, ils ont sorti mon poème « Résiste, mon peuple, résiste-leur ». Sur la base de ce poème, ils m’accusaient de préparer une opération suicide et de soutenir des entités terroristes.

J’ai passé cinq mois en prison, puis ils m’ont assignée à résidence. Remarquez la contradiction ; ils ont affirmé que je voulais tuer des Israéliens et mener des opérations terroristes et, en même temps, ils m’ont mise dans une maison au milieu d’une colonie israélienne.

Ce qu’ils voulaient, dès le début, c’était que je craque et que je demande pardon, et c’est ce que je ne leur ai pas donné. Quelle raison aurais-je eu de demander pardon ?

Au bout de deux ans, six mois et dix-huit jours, j’ai été libérée de la détention à domicile.

Depuis, les colons ont essayé de me tuer à trois reprises. J’ai reçu beaucoup de messages menaçants et racistes. Je ne cessais de me sentir en danger. Je ne pouvais ni travailler, ni étudier, ni publier mes livres. Si je publiais mon poème ou que je le présentais en public, je retournerais en prison. J’ai essayé d’ouvrir de nouvelles portes, mais je n’y suis pas arrivée.

Finalement je suis partie pour la Suède, ayant obtenu une bourse de deux ans pour les artistes menacés. Ici je peux continuer mon combat par la résistance culturelle.

UN CHANT DE VICTOIRE 

AVEC UNE CONTRADICTION

JÉRUSALEM

 

SUHAIL KHOURY >>

MUSICIEN & COMPOSITEUR

DIRECTEUR GÉNÉRAL DU CONSERVATOIRE NATIONAL DE MUSIQUE

 

Les gens pratiquent les arts dans tous les aspects de leur vie : les vêtements, la nourriture, les outils, la mort… Les gens chantent en moissonnant, en cueillant les olives, en pêchant en mer, le berger chante en veillant sur ses moutons.

Et dans chaque lutte, l’art joue un rôle en exprimant la situation, et les artistes, les écrivains et  les poètes marchent en tête.

Au début de la 1e Intifada, les Israéliens n’accordaient pas la moindre attention à la musique révolutionnaire... Mais à un moment, de même qu’ils avaient décidé de briser les mains des enfants qui jetaient des pierres, ils ont interdit ces chants sous toutes leurs formes.

Un jour, je revenais du studio d’enregistrement et j’avais secrètement en ma possession environ 6000 bandes.

Les soldats m’observaient depuis longtemps, et l’armée a installé une embuscade spéciale sur la route. Une embuscade pareille, d’habitude, cela ne pouvait servir qu’à capturer un chef révolutionnaire.

Ils m’ont arrêté comme si j’avais été un terroriste et que j’avais détenu une arme.

On m’a conduit en prison et ils ont commencé leur investigation.

« Qui a écrit ces chansons ?

Qui les a composées ?

Qui les distribue ?

Et qui les produit ? »

J’ai subi des tortures psychologiques et physiques extrêmes.

Ils utilisaient une technique appelée le « mixeur ». L’interrogateur était costaud. Il me tenait fermement par les épaules et me secouait avec force pendant très longtemps. J’ai commencé à sentir que les organes à l’intérieur de mon corps vibraient et se mélangeaient, j’avais l’impression de mourir.

Ils utilisaient une méthode appelée « l’étirement ». On m’asseyait sur une chaise sans dossier, les jambes allongées. Un interrogateur posait le pied sur mes parties génitales, tandis qu’un autre appuyait de façon continue sur ma poitrine. J’ai eu terriblement mal, contraint à une position angulaire, m’efforçant de ne pas tomber en arrière.

Pendant cette période de torture, des mélodies me venaient et je les écrivais mentalement.

Au 12e jour, la torture a atteint un degré de violence si extrême que je me suis engourdi. Comme l’interrogatoire était devenu inutile, ils se sont arrêtés.

À ce moment, j’ai éprouvé deux sentiments contradictoires. Premièrement, je me suis trouvé au bord de la mort à cause de la violence.

Deuxièmement, à l’opposé, j’ai découvert que j’avais finalement triomphé des interrogateurs.

La mélodie que j’avais créée était donc un chant de victoire avec une contradiction.

Ce n’est que dix ans après que j’ai pu écrire la musique qui m’était venue pendant que je subissais des tortures en prison.

N’ayant pas trouvé de loi pour me condamner, ils ont utilisé une loi remontant à la période du mandat britannique. Ils ont prononcé un verdict de 15 mois au motif d’incitation à la violence et à la révolution.*

*Le même chef d’inculpation avait été utilisé 50 ans plus tôt contre le poète Nuh Ibrahim et serait utilisé presque 40 ans plus tard contre Dareen Tatour.

Suhail Khoury

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